Barel, Absalon, deux champions…deux motivations?

Article publié dans la rubrique Entraînement, Psychologie

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Un peu d'histoire.

Le 07 mai dernier, suite à la lecture d'un éditorial de VTT Mag, je rédigeais un article parlant notamment de Fabien Barel. Mon papier émettait quelques réserves sur la citation Ce
qui ne tue pas renforce
. Anecdote amusante : je viens de lire le même genre de réserves dans Le mystère des Dieux, un best-seller de Bernard Werber (vous savez, Les fourmis, Le père de nos père, L'ultime secret…et ce mystère des Dieux à la conclusion assez géniale mais je ne vous en dis pas plus…).
Revenons à ma prose de mai 2009 : j'avais rédigé l'article après avoir trouvé le ton de l'éditorial un peu excessif : il pouvait laisser penser que, blessé assez sérieusement à un genou, Fabien Barel jouait à la roulette russe en refusant une intervention chirurgicale, préférant une démarche de stabilisation et de renforcement dudit genou pour revenir sans tarder sur le circuit de compétition.
L'éditorial était spectaculaire et bref, mais le format et la fonction d'un éditorial veulent cela.
Une des phrases choc était donc ce fameux Ce qui ne tue pas renforce qui laissait penser que Fabien, au final, pouvait y gagner à s'être blessé. J'avais donc rappelé dans mon article la dimension avant tout psychologique de cette citation du philosophe allemand Nietzsche. Et j'expliquais que, tout en se "durcissant" à la suite d'une blessure, on pouvait néanmoins en conserver des séquelles qui fragilisent le physique. Deux dimensions (le psychologique et le physique), deux effets différents. Le renforcement psychologique est d'ailleurs peut-être nécessaire pour supporter la fragilisation physique. Imaginez un tétraplégique, de surcroît faible psychologiquement. Il ne survivrait pas longtemps.

Fabien Barel exploite ce qui peut l'être.

Mon article a été lu par Fabien Barel…et c'est devenu très intéressant. Plutôt que de se sentir "agressé" ou de penser "De quoi se mêle J-P?", Fabien m'a contacté pour essayer d'en savoir plus. Il m'a demandé si je voulais bien approfondir certaines parties de ma réflexion, ce que j'ai fait. Ce bref échange fut enrichissant.
Je considère Fabien Barel comme un pilote intéressant à observer. Il travaille beaucoup la dimension psychologique et la manière de "tourner" les évènements afin qu'ils servent plutôt qu'ils nuisent (on peut résumer par positiver?). Mon livre VTTRouler plus vite s'achève d'ailleurs par une citation de Barel, où il parle de l'état mental dans lequel il faut chercher à se trouver au moment de réaliser une performance importante.
J'ai gardé un oeil sur les performances de Fabien Barel et j'ai pu constater que, du point de vue sportif, il ne s'était pas trompé en remettant à plus tard l'intervention chirurgicale. Deux victoires parlent d'elles-mêmes: la manche de coupe du monde de descente de Maribor et le championnat de France à Oz en Oisans. Chapeau!

Se cacher pour mieux surgir.

Alors que penser ? D'abord, répétons-le, l'éditorial de VTTMag adoptait peut-être un ton un peu "trop" par rapport au traumatisme de Fabien. Mais dans un éditorial il faut faire court, accrocher, sélectionner ce qui frappe…Le ton choc était somme toute prévisible.
Ensuite, Fabien Barel semble disposer d'une psychologie assez spécifique. Dans le dernier numéro de Bike, il dit "Je suis plus fort dans l'échec que dans la victoire. Pour moi, c'est plus facile d'assumer une blessure qu'une victoire".
Je dis psychologie assez spécifique, mais finalement pas tant que cela? Ceux qui visent des objectifs élevés savent qu'il est plus motivant de viser ce que l'on n'a pas encore atteint plutôt que de rééditer une performance déjà accomplie. Julien Absalon le rappelait au départ des championnats de France 2009 : "Il y a plus de pression à défendre un titre plutôt qu'à aller en chercher un premier". À mon humble niveau de quadruple champion du monde masters, je confirme. Dans VTTRouler plus vite, j'explique d'ailleurs, conseils concrets à l'appui, que quand on défend un titre, il faut se mettre dans la peau de celui qui ne l'a pas encore gagné. Fabien Barel dit exactement la même chose dans Bike : "J'aimerais avoir le statut du gars que l'on
n'attend pas sur les mondiaux. Être outsider permet d'avoir deux fois moins de pression".

Créer l'obstacle.

Maintenant je comprends mieux Fabien Barel. Il est bien sûr un très grand champion vtt. Pourtant une partie de lui peut le freiner dans la construction d'un "palmarès d'ogre" (genre Julien Absalon). Il semble que pour qu'il se sente totalement prêt à aller au "combat sportif", il doive être blessé, diminué, amoindri…Il est vrai que (tant que le traumatisme est gérable) cette dimension aide à se transcender et à se retrouver des raisons de se donner à fond. Voyez comment Julien Absalon est "reparti comme un homme neuf" après sa contre-performance aux championnats du monde 2008.
Néanmoins Julien Absalon semble disposer d'un mental plus "froid" que Fabien Barel. Julien Absalon est hallucinant en cette année 2009 : il a remporté les Jeux Olympiques 2008 et sa motivation semble être exactement la même que l'année dernière! Ou alors ses adversaires sont aussi démobilisés que lui…ce que je ne crois pas un instant.
Fabien Barel semble avoir besoin d'un "obstacle personnel" pour se transcender, comme si cela le valorisait a posteriori en le rendant capable de montrer ce qu'il est capable d'aller chercher au plus profond. Et il semble très intéressé par ce qu'il peut aller chercher au fond de lui. À l'inverse, Julien Absalon semble comme programmé pour la performance, comme si la démarche qui consiste à se fixer des buts élevés et à s'exténuer sur des exercices d'entraînement intenses avait naturellement du sens pour lui. Mais au bout du compte, Fabien Barel et Julien Absalon cheminent tous deux vers une connaissance poussée de leur fonctionnement en rapport avec la recherche de production de performance. Les professionnels de la didactique parlent de métacognition (connaître la manière dont on s'y prend pour connaître, pour progresser…).

Pareils mais différents – différents mais pareils.

Au final la différence entre ces deux psychologies est subtile. Un peu plus "d'emphase" chez Fabien Barel (sa manière de parler et son style de pilotage semblent en attester, il paraît toujours très "impliqué", comme à la recherche de "l'ultime"), un peu plus de "maîtrise de soi" chez Absalon (chez qui il est bien difficile de voir qu'il est à fond même quand il l'est). Et pour les deux une grande capacité à positiver, que ce soit Barel qui voit ce qu'il peut tirer d'une blessure ou d'un article, ou Absalon qui se réorganise à vitesse grand V après le couac de Val di Sole en 2008.
Ces deux champions ont les plus beaux palmarès actuels dans leur discipline respective. Et deux manières personnelles "d'avancer". Ce qui compte le plus certainement pour eux d'ailleurs, c'est qu'ils avancent. Leurs palmarès respectifsmontrent qu'ils savent le faire! Et chacun d'entre eux en exploitant sa propre psychologie. C'est une qualité bien supérieure à celle qui consiste à imiter la démarche d'un autre.

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