Coupe du monde de foot : souder une équipe…

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Le lendemain de la mutinerie de l'équipe de France de Football (refus de s'entraîner dimanche 20 juin 2010 en vue du match contre l'Afrique du Sud), j'ai souvent entendu des poncifs du genre "Payés comme ils sont, ils pourraient quand même mouiller le maillot!" C'est un raisonnement un peu court...Les joueurs de football de haut niveau sont effectivement très bien payés, sûrement beaucoup trop, comme d'autres sportifs, comme certains chefs d'entreprises, responsables politiques, stars du cinéma, du rock, etc. Or on constate au contraire que de nombreuses personnes restent très motivées tant qu'elles sont peu ou pas payées (voyez l'extraordinaire motivation de certains bénévoles ou d'artistes non encore reconnus par l'establishment), ces mêmes personnes perdent cette "flamme" à partir du moment où elles sont payées pour faire ce qu'elles faisaient bénévolement au départ. J'évoque cette dimension de la motivation à plusieurs reprises dans mon livre VTT Rouler plus vite où je distingue motivation intrinsèque et motivation extrinsèque.


La motivation intrinsèque vient de soi-même. Le plaisir procuré par l'action constitue sa récompense. Ainsi des enfants jouent pendant des heures à construire des cabanes ou taper dans un ballon pour le seul plaisir que cela leur procure. C'est sûrement le plus puissant moteur de l'action qui puisse exister. Dans ce genre d'activité, le niveau d'activation cérébral est optimal, le plaisir est intense, l'envie de poursuivre l'action est très forte.


La motivation extrinsèque nous vient de l'extérieur : faire plaisir aux parents, obtenir un diplôme, remporter une compétition, gagner de l'argent...Elle a tendance à cesser si la source de récompense externe cesse. Ainsi des enfants performants, au départ motivés intrinsèquement par le sport, voient rapidement leur motivation s'instrumentaliser, d'abord par le dimension victoire -défaite (si j'ai gagné une course, alors la défaite tend à me démotiver), puis par la dimension du gain financier (si mes victoires en compétition rapportent de l'argent, l'argent peut devenir ma motivation principale). Ainsi un enfant ou un adolescent peut-il rapidement passer de la motivation pour l'action elle-même à la motivation pour la victoire puis à la motivation pour l'argent rapporté par la victoire (ce cadre d'analyse fonctionne aussi dans les domaines économique, artistique, scientifique...).


On comprend alors que des footballeurs richement payés pour jouer au football puissent manquer de motivation pour le football lui-même, en tant que jeu.


On comprend aussi que des "petits pays" (Amérique du Sud notamment) se battent jusqu'au dernier souffle en coupe du monde, quand certains "grands" (Italie, France voire Espagne) subissent des "pannes motivationnelles" plus ou moins graves.


Les petits pays sont dans la position des "Petit Poucet" de coupe de France de football, ces clubs de division nationale qui jouent le match de leur vie en quart ou en demi-finale contre un club de ligue 1, ou dans la position du 100ème mondial qui, au premier tour de Roland Garros, joue le match de sa vie contre une des têtes de série. Rien à perdre (ils sont "pauvres"), tout à gagner (battre un favori, crever enfin l'écran, gagner une prime à laquelle on n'est pas habitué...).


Les "grandes" équipes, au contraire, sont souvent empêtrées dans des problèmes d'égos surdimensionnés (ça peut se comprendre tant les médias braquent souvent leurs projecteurs sur les stars du ballon rond) et surtout, me semble-t-il, ont un mal fou à motiver leurs joueurs en vue des échéances en équipe nationale.


Pourquoi? Parce que les gains obtenus en coupe du monde (au moins si l'on raisonne à courte vue), pour les plus grands joueurs de clubs, soutiennent mal la comparaison avec ceux obteuns en club. D'ailleurs les clubs de ces grands joueurs commencent à voir d'un mauvais oeil les sélections de leurs employés en équipe nationale, avec les risques de blessures et de fatigue que cela comporte et qu'ils devront gérer (mot choisi à dessein) au retour de leurs joueurs en club. Tous les sports très riches en sont là, récemment le club de basket NBA de Tony Parker a préféré le dissuader d'être sélectionné en équipe de France pour l'Euro du fait de la précarité de son état de santé. Sa sélection nationale aurait pu l'affaiblir pour ses prochains matchs en NBA...


Bref, dans le monde des riches, l'argent devient le BUT, il n'est plus une conséquence parmi d''autres de la performance sportive, du coup "l'amour du maillot national" disparaît progressivement au profit de considérations financières (même si un titre de champion du monde est très rentable à moyen voire à long terme pour un footballeur qui sait gérer son image).


A ce stade du raisonnement il semble donc utopique de vouloir motiver l'équipe de France de football pour la coupe du monde dans la mesure où elle n'est pratiquement composée que de joueurs "surpayés" par des grands clubs, souvent étrangers, qui considèrent leur intérêt privé avant celui de l'équipe nationale.


Pourtant...Prenons l'exemple des Rolling Stones dans le monde de la musique. Ces vieux rockers sont riches comme Crésus, ne créent plus grand-chose du point de vue musical, sont la risée de certains jeunes groupes aux dents longues (assez jaloux de leur renommée persistante). Malgré tout ils continuent à écumer les plus grands stades du monde dans des tournées géantes, comme s'ils avaient toujours tout à prouver au monde entier. Etonnant, non?


Même s'ils font d'énormes bénéfices à chacune de ces tournées géantes, il semble que la perspective financière ne suffise pas à expliquer leur motivation à repartir dans des tournées mondiales à plus de 50 concerts, avec tout ce que cela comporte comme déplacements, décalages horaires, performances physiques sur scène, éloignement familial (chacun d'eux est père voire grand-père!).


Ils le disent eux-mêmes : s'ils continuent à courir le monde de concert en concert c'est aussi pour d'autres raisons : ils ne savent faire que cela (ils le font très bien), ils ne veulent pas, comme dit Keith Richards, voir le train du rock and roll partir et eux rester sur le bord de la voie et surtout...Ils prennent toujours un grand plaisir à performer sur scène!


On peut alors se demander ce qui peut faire en sorte que les joueurs de l'équipe de France de football prennent ou reprennent du PLAISIR à jouer ensemble. D'autant qu'il est prouvé scientifiquement que le plaisir permet d'atteindre de plus hautes intensités dans l'effort que la pratique "contrainte".


C'est ici que l'attitude de l'entraîneur me paraît être d'une importance primordiale. L'entraîneur qui veut motiver des joueurs "blasés" comme peuvent l'être des footballeurs surpayés doit posséder certaines qualités:

- Se mettre au service des joueurs, de tous les joueurs sans distinction, pour les aider à accéder à un niveau et un degré de cohésion supérieurs. Ne jamais jouer sa carte personnelle en tant qu'entraîneur tout en sachant endosser des responsabilités en cas d'échec.

- Faire prendre conscience aux joueurs de l'intérêt d'avoir des buts non-financiers, notamment d'être des exemples pour toute une jeunesse, tout un sport, d'être porteurs de valeurs non-financières...Leur faire comprendre que ce type de comportement augmente les chances de gagner la coupe du monde, donc finalement de gagner aussi de l'argent. En 1998 les joueurs semblaient habités par l'idée de réaliser quelque chose de grand, voire de très grand...Dans les grandes occasions, il importe de cultiver le sentiment de fierté chez les joueurs, il les aide à se battre jusqu'au dernier souffle. Dans le même ordre d'idée, Denis Masseglia, président du CNOSF, récemment interviewé sur France-Info, disait que l'éducation à  des valeurs humanistes devait reprendre une place centrale dans la formation des jeunes footballeurs, dès le stade des clubs (or force est de constater que ce n'est pas toujours le cas : des élèves de collège m'ont parfois dit que leur entraîneur de football leur disait qu'on pouvait se permettre une faute à partir du moment où l'arbitre ne la voyait pas...et c'est dans le football qu'il y a le plus de contestations de l'arbitrage).

- Faire accepter aux joueurs des entraînements et un cadre de vie suffisamment difficiles et contraignants pour que la coupe du monde paraisse, en comparaison, facile.

- Adopter un discours clair, univoque, qui donne aux joueurs une image très précise du but à atteindre.


Force est de constater que Raymond Domenech échoue dans la plupart de ces "compétences attendues":

- Il joue son propre jeu, fait du théâtre devant les journalistes, semble s'amuser avec journalistes et joueurs.

- Il écarte les joueurs de leurs supporters tout en les enfermant dans une sorte de bulle dorée qui leur donne à la fois un excès de confort et un excès de pression. Au lieu de faire un avec leur nation et leurs supporters, les joueurs s'en dissocient alors. Ils apparaissent à leurz yeux comme vivant dans un "autre monde" fait de luxe et de facilités tandis qu'eux se saignent aux quatre veines pour essayer de les supporter.

- D'après les échos de la presse, les entraînements proposés par Domenech et le staff n'ont pas vraiment été difficiles, et ont été déficients en aspects tactiques. Peut-être les joueurs, déjà émoussés par leur saison avec leurs clubs (on revient au problème de la concurrence clubs / équipes nationales) n'étaient-ils pas aptes à subir de grosses charges de travail? Peut-être l'entraîneur manquait-il d'imagination?

- Raymond Domenech est pratiquement incompréhensible devant les médias. S'il parle de la même manière à ses joueurs, ceux-ci doivent être perdus plutôt qu'orientés vers des buts clairement identifiés!


Bref, les joueurs semblent ne pas avoir été mis dans des conditions propices à les transcender, par ailleurs le discours ambiant a dû leur donner une image bien floue de ce qu'ils avaient à faire en coupe du monde. Pas étonnant dans ces conditions qu'ils aient semblé perdus voire "arrêtés" sur le terrain.


PS  humoristique : pendant la coupe du monde de football 2010 Jules apprend les réponses surréalistes que Raymond Domenech a pu faire à la question ‘’Comment allez-vous jouer ce soir ? ‘’ (il a répondu un jour ‘’En bleu, à onze’’...). Jules analyse cette réponse et me dit un jour ‘’Nous on joue aussi en bleu mais à 5…ou à 10 si on compte les deux terrains’’. Domenech n’avait pas pensé à compter les adversaires !!!

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