Egoiste ou constructif…

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Dans son livre Nous étions jeunes et insouciants (Grasset 2009), Laurent Fignon, grand champion cycliste, s'insurge contre la réduction des distances des courses en cyclisme. Dans ses différents livres et interviews, Jeannie Longo, super-championne cycliste, critique la longueur excessive des courses. A priori ils ont tous deux des arguments qui tiennent la route.

Chercher midi à sa porte...

Fignon trouve que les courses ou étapes longues provoquent une fatigue qui finit par engendrer une "sélection naturelle", il pense qu'enchaîner trois étapes de montagne de suite permettrait, grâce à la fatigue accumulée lors des deux premiers jours, d'augmenter la sélectivité.

Jeannie Longo pense, au contraire, que les étapes longues freinent les ardeurs des coureurs, qui craignent d'attaquer de loin. Elle trouve les étapes courtes naturellement plus nerveuses, animées et, au final, plus spectaculaires.

Le déroulement des courses actuelles peut laisser penser que Longo est plus près de la vérité que Fignon. Les étapes longues du Tour se résument souvent à une longue procession (très rapide quand même...) avant une explication dans le col ou la côte finale. Au contraire, en 1996, l'étape qui se terminait à Sestrières et qui avait été réduite à 42km à cause de la neige sur le Galibier, a provoqué les mêmes écarts qu'une grande étape de montagne, du moins à l'avant de la course, qui fut une véritable "fuite en avant", à bloc dès le pied du col de Montgenèvre.

Bien sûr rien n'est simple. Par exemple Paris-Roubaix, longue de 260km, est en général animée dès le début...Mais il y a les pavés, qui bouleversent les données et débrident la course, que les coureurs le veuillent ou non. Dans le Tour 2010, on a d'ailleurs pu voir que les faits de course provenaient autant de phénomènes aléatoires (chutes, sauts de chaîne...) que des attaques des favoris, dont le niveau semble maintenant trop proche pour qu'ils parviennent à se lâcher à la régulière. Il reste les contre-la-montre pour les départager, le reste du temps on s'ennuie pas mal et on se met à rêver de mauvaises routes, de pluie, de passages étroits...tout ce qui peut maintenant faire exploser une course trop formatée.


Bref, Fignon et Longo peuvent affûter leurs plaidoiries respectives avec de chaque côté des arguments valables, au moins en apparence.


Mais au fond, n'y a-t-il pas une autre logique derrière ces prises de position?


Dans son livre, Laurent Fignon insiste sur ses grandes capacités d'endurance (double vainqueur du Tour, double vainqueur de la très longue Milan - San-Remo). Dans ses livres (notamment le bien nommé Performances et records) et à travers ses exploits (route mais aussi poursuite et records de l'heure sur piste, voire vtt xco), Jeannie Longo montre ses énormes dispositions à rouler vite sur des durées d'une à deux heures.

Fignon l'endurant plaide pour des courses plus longues, Longo la rapide plaide pour des courses plus courtes...Les véritables motivations de l'un et de l'autre ne résident-elles pas dans l'adéquation des formats de course à leurs points forts? De manière plus large, ne prêche-t-on pas pour notre "chapelle"? Chacun voit midi à sa porte paraît-il...


Voyons quelques anecdotes qui vont dans ce sens :

Dans son livre, Fignon dit, en gros, qu'à son époque le dopage était "raisonnable" ou "non excessif" mais que maintenant, avec l'EPO et ses dérivés, c'est trop, il peut changer un "âne" en "cheval de course". On peut penser que c'est vrai. On peut aussi estimer que Laurent Fignon se dédouane ainsi à peu de frais de ses pratiques dopantes (il avoue avoir pris des corticoïdes, des amphétamines...), sauvant par la même occasion l'essentielle estime de soi.

Jeannie Longo, quand elle a fait du vtt, a souvent critiqué les parcours techniques...qui la désavantageaient. Elle a formulé ce type de critique quand je l'ai interviewée le 24 décembre 2002. Or les parcours dont elle me parlait (Métabief par exemple) étaient "normalement techniques" pour un coureur ayant une formation vététiste digne de ce nom.

Aux championnats de France de vtt, depuis qu'ils se déroulent en station en altitude, une partie des coureurs se plaint : trop haut, trop raide, asphyxie...Tout cela est vrai, et il serait bon d'alterner les sites "hauts" et les sites "bas" pour les grands championnats. Question d'équité. Mais d'autres paramètres, financiers notamment, font pencher la balance...Et puis une partie des coureurs ne dit rien car l'altitude leur convient bien.

Moi-même, je trouve souvent que les parcours vtt de coupe ou championnat de France ne sont pas assez techniques (avec néanmoins une belle évolution depuis environ trois ans). Mais j'aime la technique et je connais des coureurs (peu nombreux il est vrai) qui critiquent la technicité de certains tracés. Ils viennent plutôt de la route où midi ne sonne pas en même temps qu'en vtt...

Régler sa montre à la bonne heure...

On peut vouloir que les parcours nous conviennent.

On peut adopter une autre attitude intéressante elle aussi : s'adapter aux parcours proposés. Ainsi en début de saison 2010, Julien Absalon, face à la réduction croissante de la distance des tracés vtt xco, a  eu cette phrase intelligente : "C'est un nouveau sport, il faut juste que je m'adapte". On imagine aisément que la tendance cyclo-cross du xco actuel lui déplaît, mais on applaudit sa force de caractère et son sens des priorités. Absalon doit penser "Les JO 2012 arrivent à grands pas, ce n'est pas moi qui changerai leur tracé, l'attitude la plus rentable à court terme est donc de m'adapter". De manière générale il vaut mieux adapter son entraînement aux exigences de la discipline plutôt que de rêver que la discipline s'adapte à l'entraînement qu'on aime...

  

J'ai eu en gros la même démarche en ce qui concerne l'altitude. En 2000 je la supportais et je m'y préparais mal (12ème aux championnats de France masters à Pra-Loup alors que j'avais gagné deux manches scratch en plaine). Comprenant que les championnats nationaux se dérouleraient la plupart du temps en altitude, j'ai creusé la question et à partir de 2004, suite à diverses observations et expérimentations de timings. A force de travailler la question j'ai beaucoup mieux roulé "en haut" et j'ai pratiquement transformé un point faible en point fort ! Dans mon livre VTT Rouler plus vite, le chapitre relatif à l'altitude est certainement celui qui a le plus été passé au crible de l'expérience. Et je continue à observer les démarches et résultats des uns et des autres afin d'augmenter mon expertise sur la question.


Autre démarche, qui me semble elle aussi constructive : dans mon comité (Champagne), je trouve que les tracés vtt xco sont souvent trop peu techniques. On peut s'en plaindre sans que ça change quoi que ce soit. J'ai imaginé une autre solution : en juillet j'ai tracé une boucle de 6 à 7km, qui sera le support d'une course en 2011. Elle est globalement technique même si elle contient des sections roulantes, elle comporte trois passages ardus techniquement mais évitables par une échappatoire qui ne fait perdre que quelques secondes (à la manière de ce qui avait été fait à Serre-Chevalier 2008 grâce à l'expertise de François Bailly-Maître).


Et si j'étais encore plus motivé et constructif, je remettrais sur pied le fameux Roc Thonnance que j'ai organisé de 1992 à 1999 : grande boucle de 45km, passages mythiques...



 

C'est toujours mieux d'être constructif que de critiquer dans le vide.

C'est aussi plus difficile.

Ca n'en est que plus beau.

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