Julien Absalon : passionnante interview.

Article publié dans la rubrique Entraînement, Psychologie

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Julien Absalon est longuement interviewé dans le dernier magazine Bike. On l'y sent à la fois serein par rapport à l'évolution de son niveau et en phase de réflexion intense par rapport à la manière de négocier le délicat virage de sa fin de carrière. Quel champion n'a pas appréhendé ce moment? Il faudra le réussir, comme la carrière sportive, et ce n'est certainement pas plus facile!


Dans cette interview, Julien Absalon montre des aspects éminemment humains dont on peut parfois imaginer qu'ils prennent moins de place chez les champions, "machines à gagner", que chez les gens "ordinaires". Il évoque les difficultés croissantes à quitter sa famille (il a maintenant un fils) ou l'importance de conserver une dimension ludique dans sa pratique alors qu'on pourrait imaginer qu'à ce niveau on est capable de faire abstraction de tout ce qui peut entraver le recherche de performance...Il s'éloigne d'ailleurs des capteurs de puissance, avec il est vrai des arguments très réfléchis (un peu comme le cardio, le capteur de puissance peut amener le coureur à se limiter à l'entraînement s'il est dans un très bon jour).


Mais penser que Julien Absalon s'éloigne de la recherche de performance c'est peut-être mal poser le problème de la performance! Celle-ci est maximale lorsque le contexte est optimal. De nombreux sportifs se sont fourvoyés dans des démarches trop extrêmes, où la perte du plaisir ou l'isolement ont retiré à la performance ce qu'une préparation "scientifique" pouvait lui faire gagner. La véritable préparation scientifique doit intégrer les sciences humaines, en mesurant notamment l'impact de la présence des proches, de sa femme, de son enfant...Il en résulte qu'on ne peut pas rechercher la performance de la même manière à différents âges. Qui penserait à entraîner un vététiste de 7 ans avec un capteur de puissance? Un père de famille peut-il s'entraîner en totale abstraction de la vie de son enfant? Chaque âge a son "contexte de performance optimale".


En parlant d'âge, je remarque que Julien, dans les reportages des magazines, semble de plus en plus affûté au fil des années. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'affûtage au vrai sens du terme. Avec l'âge et l'accumulation des compétitions survient progressivement une sorte "d'usure musculaire" qui reste minime lorsque les périodes de récupération sont suffisantes. Je pense que Julien sait très bien alterner des phases de grosse charge d'entraînement et d'autres de récupération. Mais il est possible que depuis quelques années il n'ait jamais pu s'octroyer de réelle période de repos. Or celles-ci peuvent être indispensables pour viser une sorte de "super-régénération musculaire" qui permet de rattaquer l'entraînement avec un organisme "tout neuf" et une motivation de cadet. Tout ceci n'est qu'hypothèses bien sûr, mais les veines de plus en plus apparentes de Julien, les années passant, peuvent traduire cette petite érosion, très naturelle d'ailleurs. En outre, prendre deux à quatre semaines de véritable repos peut être un véritable calvaire pour un coureur habitué à organiser sa vie autour de l'entraînement et de l'effort physique. Pour un perfectionniste comme Absalon, il n'y a peut-être rien de plus difficile que de se reposer longtemps.


Julien Absalon, réputé pour sa capacité à être au top le jour des grands objectifs, explique qu'il en a pourtant raté certains par excès de perfectionnisme (ou par une conception provisoirement erronée du perfectionnisme?). Il cite 2008, où malgré une accumulation de pépins il n'a pas changé son programme, s'entêtant dans son planning initial alors que des chutes auraient dû l'amener à revoir sa programmation, notamment en se "posant" un peu. Cela n'empêche pas de performer. L'exemple de Fabien Barel, tout jeune retraité qui a souvent performé après de gros pépins, en atteste! Chez Barel cela confinait même parfois au "besoin" de se sentir acculé pour démultiplier sa motivation.


Julien Absalon dit donc dans cette interview qu'il doit d'une certaine manière savoir rester "relax" à l'approche d'un grand objectif...tout en le préparant méticuleusement. Exercice de funambule que j'aborde à plusieurs reprises dans mon livre VTT Rouler plus vite, passionnant entre tous, qui peut, paradoxalement, deveinir de plus en plus difficile à maîtriser avec le temps, notamment lorsque, habitué des victoires, on est de plus en plus "attendu". Il est plus facile d'être chasseur que chassé, c'est bien connu. Tout l'art consiste à se mettre dans la peau d'un chasseur même lorsqu'on est le favori. Cela aussi j'en parle pas mal dans VTT Rouler plus vite (préfacé par un certain...julien Absalon).


En 2012, Julien Absalon ne sera pas vraiment le favori des Jeux olympiques...Pas vraiment mais un peu quand même! Julien a remporté les deux dernières olympiades, et comment! Néanmoins, un favori s'impose à l'évidence : Jaroslav Kulhavy. Il a gagné 5 manches de coupe du monde, la coupe du monde, le championnat du monde, d'Europe...Il a ravalé Schurter au rang d'outsider. Il confirme (même si début 2011 on attendait plus Schurter que lui) mes dires d'un article fin 2010 où je prévoyais qu'Absalon gagnerait moins de courses en 2011, ce qui me faisait aussi dire que chacune de ses prochaines victoires n'en aurait que plus de valeur.


...Et ce qui me fait penser que Julien Absalon reste un client de choix pour le titre olympique en 2012!

D'abord parce que l'histoire nous montre qu'assez souvent, les ascensions trop fulgurantes (en vtt ou sur route) ont été stoppées ou ralenties pour diverses raisons (pensons à l'Allemand Wolfram Kurschat, au Belge Filip Meirhaeghe, à l'Espagnol Inaki Lejarreta, au Colombien Leonardo Paez, à l'Italienne Manuela di Centa, au Hollandais Bas Van Dooren, au Canadien Rolan Green...Néanmoins Jaroslav Kulhavy ne vient pas de nulle part : en 2003 il était champion du monde juniors, en 2008, 2009 et 2010 il termine 11ème, 9ème et 2ème des championnats du monde élites).

Ensuite parce que Julien Absalon a une énorme expérience du rendez-vous olympique et de sa pression unique qui peut déstabiliser les plus forts, notamment les grands favoris.

Enfin parce que Julien a gagné les préolympiques, mais en grand champion qu'il est je ne doute pas qu'il s'est empressé "d'oublier" cette victoire pour ne se focaliser que sur les données du circuit afin d'augmenter ses chances de gagner "la vraie"...Néanmoins cette victoire préolympique ne peut pas faire de mal au moral, surtout lorsqu'avant son départ on s'attendait à une sorte de cyclo-cross.


Quoi qu'il advienne, Julien prend avec beaucoup de philosophie sa (minuscule!) baisse de niveau. Une performance humaine à ajouter à son fabuleux palmarès sportif !



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